Climat politique en Guinée : Le constat alarmant du Balai citoyen !

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Après près d’une décennie sans qu’elles ne soient organisées, les élections communales ont enfin eu lieu le 4 février 2018. La publication des résultats de ces élections communales a malheureusement occasionnée une vague de protestations menées par les acteurs engagés dans la compétition électorale, particulièrement l’opposition républicaine qui conteste des résultats publiés dans certaines localités du pays. Pour se faire entendre, l’opposition a organisé des séries de marches et des appels à des journées villes mortes à l’issue desquels plusieurs personnes ont perdu la vie, sans compter les nombreux blessés et les énormes dégâts matériels.

Après plusieurs semaines de manifestations qui ont paralysé les activités dans certaines localités du pays notamment celles acquises à l’opposition, le pouvoir et l’opposition républicaine ont fini par conclure un accord politique le 8 aout 2018. Cet accord politique prévoyait globalement la répartition consensuelle des localités qui font l’objet de litige entre l’opposition et la mouvance présidentielle.

Dans la mise en application du contenu dudit accord, l’opposition républicaine a estimé qu’elle a été dupée par la mouvance présidentielle qui, après avoir obtenu la présidence de l’exécutif de la Mairie de Dubréka a préféré soutenir un autre parti membre de l’opposition républicaine dont le conseiller élu a été porté à la tête de l’exécutif de la Mairie de Kindia. Ce, en faisant fi du candidat préalablement choisi par l’opposition républicaine pour être portée à la tête de cette importante Mairie.

Cette manœuvre de la mouvance présidentielle a été considérée par le chef de file de l’opposition comme étant un manquement aux accords signés le 4 août 2018.

Du côté de la mouvance présidentielle, on soutient que l’accord a été respecté à partir du moment où le conseiller élu à la tête de la Mairie de Kindia est issu d’un parti politique membre de l’opposition républicaine.

L’opposition républicaine reproche également à la mouvance présidentielle d’avoir manqué à ses engagements dans certaines localités de la Guinée forestières dont la présidence de l’exécutif devrait lui revenir.

C’est donc pour marquer sa désapprobation par rapport à la manière dont se sont déroulées les choses, que l’opposition républicaine a décidé de renouer avec sa stratégie de pression qui consiste à organiser chaque semaine une marche de protestation, précédée d’un appel à la ville morte.

Le présent rapport rend compte des résultats de l’observation citoyenne diligentée par la Cellule Balai Citoyen lors de la journée ville morte du 29 octobre 2018 et de la marche de protestation du 30 octobre 2018.

MÉTHODOLOGIE D’OBSERVATION

Pour mener à bien cette observation, cinquante (50) observateurs dont dix (10) par commune ont été formés et outillés en techniques d’observation des manifestations sociales et déployés sur le terrain durant toute la journée de ce Mardi (de 6h à 17h). Ils étaient munis des fiches d’observation, des blocs notes, des gilets et casquettes. L’observation portait essentiellement sur :

1) les attitudes des manifestants, les personnes ordinaires observant la manifestation et les forces de l’ordre et de sécurité ;

2) l’observation des incidents ;

3) l’analyse des discours des membres et responsables des partis de l’opposition.

Les attitudes des manifestants, les personnes ordinaires observant la manifestation et les forces de l’ordre et de sécurité

Ce point permet de comprendre si les manifestants avaient procédé aux jets de pierres, bloqué la circulation aux usagers, provoqué des passants, attaqué des personnes et de leurs biens, et s’il y avait des contre manifestants.

Egalement, il s’agissait de constater le niveau du dispositif installé par les forces de l’ordre pour dissuader les manifestants et de constater si les forces de défense et de sécurité ont effectivement fait usage à des armes conventionnelles.

L’observation des incidents

Il s’agit de notifier au cas par cas en fonction des informations collectées par les observateurs:

le moment de l’incident,

la localité où l’incident s’est produit,

la nature et le type de violence causée.

3- L’analyse des discours des responsables et membres des partis de l’opposition républicaine

Ce dernier point permet de comprendre la position des responsables politiques, la teneur de leurs discours, ainsi que la nature et l’impact positif ou négatif qu’ils peuvent avoir sur la paix et la cohésion sociale.

LA STRATEGIE D’INTERVENTION

La stratégie visée par cette démarche était de :

Suivre le mouvement des manifestants ;

Prévenir les unités de la gendarmerie sur toutes les menaces ou risques de dérapages pouvant affecter la stabilité ;

Alerter les responsables des services de sécurité sur les attitudes et comportements des agents des services de maintien d’ordre ;

Maintenir la liaison avec la cellule des opérations et de communication de la plate-forme Cellule Balai Citoyen et ses observateurs ;

Evaluer le niveau sécuritaire de la manifestation et informer en temps réel les responsables de toutes les parties prenantes de la manifestation ;

Suivre les dispositions prises pour la résolution des problèmes et anomalies constatés durant la manifestation ;

Collaborer avec les média et les organes de presse dans la diffusion des messages.

RESULTATS DE L’OBSERVATION CITOYENNE

JOURNEE VILLE MORTE (Lundi 29 Octobre)

Constats sur le terrain

Au titre des constats de cette journée ville morte appelée par l’opposition républicaine, il a été constaté que dans certains endroits de la capitale Conakry, des jeunes en colère ont barricadé les routes notamment l’axe le prince Hamdallaye, Bambéto, Koloma marché, Cosa, Bailobayah. Il faut noter à cette occasion, le ralentissement des activités économiques dû à la fermeture des boutiques et magasins dans certains endroits de Conakry (Madina, Hamdallaye, Koloma marché, Cosa, Bailobayah…) et dans certaines villes de l’intérieur du pays (Mamou, Labé, N’Zérékoré, Sangarédi, Kindia…). Cette journée n’a pas enregistré d’incidents majeurs.

Chronologie des incidents enregistrés

06h00 : Circulation légère à Bambeto ;

06h00 : Circulation fluide à la Tannerie ;

06h00 : Circulation légère à Koloma ;

06h00 : Circulation normale à Bonfi ;

07h20 : Circulation normale à Wanindara ;

07h30 : Brûlure de pneus par les manifestants, pas de circulation à Koloma ;

07h45 : Jets de pierres et brûlure de pneus à Bailobaya, pas de circulation ;

08h23 : A Hamdallaye, boutiques et magasins fermés mais la circulation est fluide ;

09h35 : Circulation normale à Cosa ;

09h50 : A Hamdallaye, boutiques et magasins fermés, circulation faible ;

10h00 : Mamou, boutiques et magasins partiellement fermés par endroit, Circulation légère des taxi-motos ;

10h28 : A Koloma marché, boutiques et magasins fermés et la circulation bloquée ;

10h30 : A N’Zérékoré, boutiques et magasins majoritairement fermés, Circulation légère des taxi-motos ;

11h00 : A Madina, panique totale des commerçants, boutiques et magasins partiellement fermés ;

11h05 : A Labé, ville morte suivie, boutiques et magasins fermés ;

11h10 : Situation calme à Kaporo ;

11h20 : Circulation moins fluide et présence des forces de l’ordre à Kipé ;

11h25 : A Lambanyi, boutiques et magasins partiellement fermés et présence des forces de l’ordre ;

12h00 : Boutiques et magasins fermés à Kindia ;

12h10 : Circulation paralysée par les grévistes, Boutiques et Magasins partiellement fermés à Sangarédi ;

16h05 : A Mamou, réouverture des Boutiques et magasins.

Résultats clés de l’observation

Après cette journée d’observation, les résultats ci-dessous ont été observés :

Des jets de pierres et des pneus brûlés par endroit ;

Les routes barricadées et la circulation totalement paralysée sur la route le prince, la corniche Taouyah-Lambanyi et l’autoroute Fidèle Castro (Dabompa – Lansanayah – Km 36) ;

Ralentissement des activités économiques ;

Boutiques et magasins fermés par endroit.

MARCHE DE PROTESTATION (Mardi 30 Octobre)

Constats sur le terrain

Pour cette journée de marche pacifique organisée par l’opposition républicaine, il faut retenir la mise en place d’un impressionnant dispositif de sécurité par les forces de l’ordre au niveau du carrefour échangeur (Dixinn) et au domicile du chef de file de l’opposition à Dixinn, pour empêcher toute tentative de sortie de celui-ci vers le point de ralliement de la marche. En plus de ce secteur, il a été constaté également la présence des forces de sécurité au niveau du carrefour Belle-vue, Hamdallaye et tout le long de la corniche jusqu’à Kipé et sur l’axe le prince. Par rapport aux incidents et altercations, il faut rappeler singulièrement qu’il y’a eu des échauffourées entrainant des dispersions de foules de militants avec des tirs de gaz lacrymogènes à Dixinn au niveau du carrefour échangeur et vers le domicile du chef de file de l’opposition. Des affrontements ont également été enregistrés entre manifestants et forces de l’ordre sur le long de la route le prince notamment dans les quartiers de Hamdallaye pharmacie, Koloma et Bambeto magasin où un cas de mort et des cas de blessé graves ont été signalés.

Du côté de l’intérieur du pays, la marche initiée par l’opposition républicaine a été largement suivi dans les préfectures de Labé et Pita où les militants ont pris d’assaut les rues pendant la matinée. Les manifestations se sont déroulées sans incidents majeurs. Les responsables de l’opposition ont profité de cette occasion pour prononcer des discours hostiles au régime en place.

Il faut globalement noter que cette marche de l’opposition a occasionné spécifiquement un ralentissement des activités économiques par la fermeture des boutiques et magasins tout le long de la route le prince, des brulures de pneus, des barricades qui ont entrainé de violents affrontements entre manifestants et forces de l’ordre , des jets de pierres, des tirs à balles réelles ayant causé mort d’hommes et des blessés graves.

Chronologie des incidents enregistrés

08h30 : Affrontements entre manifestants et forces de l’ordre sur l’axe T7- Cimenterie, jets de pierres et tirs de gaz lacrymogènes

09h30 : A Dixinn carrefour échangeur, dispersion des manifestants à travers des coups de tir de gaz lacrymogènes

10h14 – 11h15: Dixinn carrefour échangeur, des échauffourées continuent entre militants de l’opposition et forces de l’ordre, tirs de gaz lacrymogènes par les forces de l’ordre

10h40 : Manifestation des élèves à Sangoyah « AFRICOF »

11h50 : A Hamdallaye, poursuites des jeunes manifestants dans le quartier à l’intérieur des ménages et des jeunes adolescents molestés et embarqués par des policiers dans un véhicule non identifié ; vole de téléphone Samsung signalé

11h25 : Jets de cocktails monotov sur les forces de l’ordre à la rentrée du domicile du chef de file de l’opposition par les manifestants

11h50 : Barricade de la route à Koloma par les manifestants

12h00 : Accident de circulation entre deux motards à Dixinn

12h25 : A Bailobaya, brûlures de pneus et barricade des routes par les manifestants ;

12h42 : Echauffourées et affrontements entre manifestants et force de l’ordre à Koloma. Les agents ont été obligés de battre en retrait face aux manifestants ;

14h30 : Affrontements entre manifestants et forces de l’ordre à Bambeto magasin, un (1) cas de mort et quinze (15) cas de blessés signalé dont un (1) grave ayant été transporté à l’hôpital sino-guinéen ;

15h20 : A Hamdallaye pharmacie, affrontements, jets de pierres et tirs de gaz lacrymogènes entre manifestants et force de l’ordre

15h25 : Intrusion des forces de l’ordre dans le quartier Koloma 1, affrontements, jets de pierres et tirs de Gaz lacrymogènes par les forces de l’ordre ;

15h30 : Affrontements entre manifestants et forces de l’ordre à Hamdallaye pharmacie, constat des tirs à balles réelles ;

16h00 : Axe T7-T8, barricade de la route par les manifestants,

16h20 : poursuites des manifestants dans le quartier à Bambeto, infiltration des forces de l’ordre dans les ménages.

Résultats clés de l’observation

Ralentissement des activités économiques sur tout le long de la route le Prince ;

Barricades des routes et brûlures des pneus par les manifestants ;

Boutiques et magasins fermés en grande partie sur la route le prince ;

Utilisations des armes non conventionnelles par les forces de l’ordre;

Usage excessive de la force et des Tirs à balles réelles ;

Usage excessive des gaz lacrymogènes par les forces de l’ordre ;

Répressions violentes et exagérées des manifestants par les forces de l’ordre ;

Quinze (15) cas de blessures dont un (1) cas grave ;

Un (1) cas de morts.

CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS

Au regard de tout ce qui précède et vu la violence qui a caractérisé ces deux journées de protestation de l’opposition républicaine, force est de reconnaitre que pareils événements ne sont pas de nature à raffermir le tissu social et garantir la cohésion sociale et la stabilité politique dans notre pays. Il faut noter que la Guinée est un pays fragile régulièrement secoué par des crises multiformes depuis des décennies.

La dernière crise fait apparaitre au grand jour les limites des accords politiques qui se font souvent en violation flagrante et délibérée des lois. Elle illustre parfaitement le faible niveau de respect de l’éthique par nos acteurs politiques dont la principale motivation semble être la recherche immédiate des avantages que lui confère une situation. Cette crise nous donne un aperçu sur la fragilité de nos institutions de régulations malmenées au gré des humeurs et des calculs politiques.

Vu la situation délétère qui prévaut en ce moment, la Cellule Balai Citoyen en appelle au sens de la responsabilité, de l’honneur, de la dignité mais aussi de l’éthique du Gouvernement pour épargner à la Guinée d’être la risée du monde à cause des situations chaotiques qui s’y produisent.

La Cellule Balai Citoyen recommande :

Au Gouvernement:

La levée immédiate de la mesure prise par le Ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation suspendant les manifestations à caractères politiques et sociales;

L’arrêt immédiat et systématique de la privation des libertés individuelles et collectives consacrées aux citoyens par la Constitution, conventions et traités internationaux ;

L’ouverture sans délai d’une enquête indépendante pour élucider sur les cas de morts et de blessés lors des manifestations politique et sociale et punir les coupables à la hauteur de leurs forfaitures. A défaut le Balai Citoyen se constituera en partie civile et portera plainte contre l’Etat guinéen pour complicité d’assassinats.

D’instruire aux Commandements de la Police et de la Gendarmerie d’immatriculation sans délai de tous les engins de maintien d’ordre public (Pick-up, Camions, Citerne à eau chaude…)

De veiller à l’application stricte des lois de la République ;

D’interdire l’utilisation des armes non conventionnelles dans le maintien d’ordre public a cette ère nouvelle ;

De renforcer les capacités techniques des agents et officiers des unités de maintien d’ordre public ;

D’éviter toutes absurdités liées à l’instrumentalisation en statuant sur les véritables freins qui empêchent la construction d’une Nation unie et indivisible;

De veiller à ce que l’usage des armes conventionnelles soit une alternative pour le maintien d’ordre public ;

De restaurer un climat de confiance entre tous les acteurs du pays.

D’intégrer au sein de l’appareil de gouvernance étatique les vertus de transparence, d’objectivité, d’intégrité, d’honnêteté en vue d’une participation inclusive de tous les citoyens du pays ;

A la Police et à la Gendarmerie de faire preuve de retenu, d’esprit républicain dans toute action d’intervention publique.

A l’Opposition Républicaine

De respecter l’itinéraire initial de toute manifestation dans l’optique de ne pas restreindre la liberté de ceux qui ne sont pas concernés par la marche ;

De respecter les heures de marches prévues et d’éviter les actes de vandalisme sur l’ensemble du trajet ;

D’intégrer au sein de ses différentes structures des axes de formation, de sensibilisation, d’éducation politique aux militants et sympathisants ;

De lancer un appel au calme et à la stabilité à l’endroit des militants et sympathisants en vue de mieux cerner l’espace politique ;

De promouvoir à tout instant la culture de cohésion sociale, de paix et d’unité nationale en vue de consolider les fondements de la République.

Aux Manifestants

Le rejet systématique de toute forme de violence avant, pendant et après les manifestations ;

D’éviter toute provocation des forces de l’ordre à travers des injures ou des jets de pierre ;

D’observer un climat de paix, de stabilité et de permettre aux autres citoyens de circuler librement ;

La protection des biens publics et privés qui sont non violables ;

L’arrêt systématique de l’utilisation des armes blanches dans les différentes manifestations ;

 

 

La cellule balai citoyen

 

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