Politisation du secteur de l’éducation en Afrique : Une vieille pratique (Par Aboubacar Mandela Camara)

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Les structures syndicales de l’éducation, les associations d’élèves et d’étudiants ainsi que les associations des parents d’élèves et amis de l’école sont généralement courtisées par les hommes politiques en Afrique (opposition et mouvance). Elles sont souvent l’objet d’une politisation à outrance.

De la période coloniale à nos jours, en passant par « les soleils des indépendances », puis l’avènement de la démocratie, celles-ci ont joué et continuent de jouer un rôle déterminant, tantôt positif, tantôt négatif, lors des grands bouleversements qu’a connu l’Afrique.

-Quelles sont les causes profondes de cette politisation à outrance du secteur de l’éducation ?

-Quelles en sont les conséquences ?

-Comment y remédier ?

En effet, l’histoire de la politisation du secteur de l’éducation en Afrique remonte à l’époque coloniale avec les mouvements d’étudiants à vocation littéraire et culturelle dans un premier temps, puis, à caractère politique.

On ne peut, en aucun cas, occulter le rôle, combien libérateur et salvateur, joué par les étudiants noirs d’Afrique, des USA, d’Amérique Centrale et Latine regroupés en Europe pendant la période coloniale. Le mouvement de la négritude, fondé et conduit par Léopold Sédar SENGHOR et Aimé Césaire dans les années ‘’30’’ en est une parfaite illustration. La FEANF (Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France) dont le Pr Alpha CONDE (actuel président de la république de Guinée) fût un des présidents avait  également eu une forte influence sur le champ politique en Afrique ; elle s’était impliquée dans l’accession du continent à l’indépendance, avec l’appui des associations d’élèves et d’étudiants locaux, tout en incitant des partis comme le PDG-RDA à voter «NON » à la communauté franco-africaine.

Des associations d’élèves et d’étudiants telles l’AEEM (Association des Elèves et Etudiants du Mali) et la FECI (Fédération des Etudiants de la Côte d’Ivoire) ont favorisé l’émergence de leaders comme Oumar MARIKO (Mali) et Guillaume SORO (Côte d’Ivoire). En Guinée, les opposants dits « historiques » se sont longtemps servis des enseignants pour atteindre la population à la base et pour inquiéter le  Général Lansana CONTE jusqu’à ses derniers jours.

Les causes profondes de la politisation à outrance du secteur de l’éducation en Afrique sont nombreuses dont entre autres :

  • Du côté de la mouvance :

-la peur ou phobie des manifestations : la plupart des manifestations estudiantines, des élèves ou enseignants en Afrique sont liées à des insinuations politiques avec comme alibis : l’amélioration des conditions de vie et de travail ou d’études de telle ou telle catégorie ; même si ce n’est pas toujours le cas.

L’exemple le plus illustratif est la grève de janvier-février 2007 en Guinée pendant laquelle l’opposition était tapis dans l’ombre ou tirait les ficelles. Au lieu d’une simple réclamation salariale, les syndicalistes demandèrent le départ du gouvernement en soumettant au Général président CONTE, vieux et malade, une liste de quatre personnalités jugées intègres et capables de conduire un gouvernement dit d’«union nationale ».

Depuis lors, à chaque fois qu’il y a une grogne dans les rangs des enseignants, des élèves ou étudiants, les gouvernements successifs usent tous les moyens pour l’étouffer. Au cas contraire, on est prêt à bastonner à mort les tenants, à les arrêter, à les juger  et à les condamner voire même à les radier des effectifs. Le « complot des enseignants » sous l’ère Sekou TOURE dans les années ‘’70’’ et l’intifada actuel entre les syndicalistes des différentes factions de l’USTG et du SLECG sont savamment orchestrés.

Sachant donc les conséquences de ces manifestations, les gouvernements en place y veillent sans cesse et cherchent toujours à avoir leurs hommes ici et là.

  • Du côté de l’opposition

Etre de messe avec les structures syndicales de l’éducation, les associations d’élèves et d’étudiants ainsi que celles des parents d’élèves leur permettrait de toucher la presque totalité des populations sur l’ensemble du territoire national. Une véritable armée, prête à en découdre avec le pouvoir en place ou à la faire partir comme ce fut le cas du Mali où l’AEEM joua un rôle déterminant pour chasser Moussa TRAORE au pouvoir dans les années ‘’90’’.

Tout le monde sait que le pouvoir, quelque soit son caractère dictatorial, éviterait au tant que possible d’attenter à la vie d’un élève ou étudiant, car, ce dernier est toujours considérer comme l’avenir ou l’espoir de la nation. La mort d’un élève défraie la chronique et provoque une indignation voire une révolte générale.  Comme ce fût le cas à Soweto (Afrique du Sud) pendant l’Apartheid.

Dans des pays comme le Sénégal, la RCA (République Centre Africaine) et le Bénin, les autorités ont, à un moment donné, décidé tout simplement de déclarer une année blanche afin de maitriser la situation.

C’est dans cette optique qu’Elie KAMATE dans son ouvrage ‘’Quel développement pour l’Afrique’’ indique :

Les revendications et les grèves d’étudiants soutenus par des mouvements et partis politiques, occupent, non pas ‘’le devant de la scène scolaire’’, mais ‘’le devant de la scène politique’’. Véritable paradoxe ! Les élèves et étudiants ont fait la leur la revendication qui secoue l’Afrique…Comme la plupart des africains, n’ayant pas pu comprendre les contours de la démocratie occidentale, ils se sont lancés dans des grèves souvent mal préparées qui les ont exposés aux intriques des hommes politiques et à de nombreuses années blanches ou facultatives. Mal conseillés et manipulés, certains étudiants et élèves se sont mués en intégristes,  en hooligans et en nazis. Tous les moyens étaient donc bons pour se faire entendre : la mise à sac de sièges de partis politiques, comme au Niger, l’incendie du siège de l’Assemblée Nationale (symbole de toute une nation !) au Mali, les tueries entre étudiants de différentes tendances politiques au Cameroun, les casses, l’érection  de barricades sur les voies publiques, les injures, le rejet de l’autorité et du respect de l’enseignant et des autorités scolaires, le refus de l’autorité parentale.

Pour mettre fin à cette guerre froide entre les pouvoirs et les partis politiques de l’opposition en Afrique, les gouvernants et les opposants devraient se résigner de toute forme d’immixtion dans les affaires syndicales  et de toute forme de manipulations des élèves et des étudiants. La politisation de la vie scolaire a de graves conséquences sur la formation et l’éducation civique des futures élites africaines.

Aboubacar Mandela CAMARA

Sociologue/Enseignant-Chercheur/Consultant